L'intrapreneur de Startup d'État, un entrepreneur comme les autres ?

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Entreprendre au sein de l’administration c’est possible. Le faire dans un cadre léger, agile, et focalisé à chaque instant sur ses usagers, c’est encore mieux. C’est toute la mission de l’intrapreneur de Startup d’État.

Mais c’est quoi un intrapreneur de Startup d’État ? Quelle est sa mission ? Il fait quoi concrètement au quotidien ? Et on la trouve dans les choux ou dans les fleurs, cette nouvelle star de l’administration ?

Commençons par décrire sa mission et son quotidien d’innovateur au sein de l’État.

L’intrapreneur de Startup d’État est le patron de son « entreprise » au sein de l’État. Pour son plus grand bonheur son rôle va donc recouvrir des responsabilités typiques d’un patron de startup, d’un responsable produit, et d’un patron d’initiative de modernisation de l’État. Tout ça.

Définir le problème

Définir le problème

Première responsabilité : mettre le doigt sur le problème auquel va répondre sa Startup d’État. Autrement dit, identifier l’irritant pour l’usager du service public, qui justifie à ses yeux le lancement d’une Startup d’État.

Par exemple, dire tout haut « je pense que l’on peut diviser par 10 le temps passé par les entreprises pour répondre à un marché public ».

Ou encore « je suis sûr qu’on montre seulement 20% du marché de l’emploi aux demandeurs d’emploi, en lui cachant les 80% qui restent dans le marché caché ».

Les problèmes c’est comme les chasseurs, il y a le bons problèmes et les mauvais problèmes. Dans le cadre d’une Startup d’État, le bon problème cristallise des situations réelles vécues mille fois par le futur intrapreneur. Le bon problème se focalise sur une douleur perceptible par l’usager et non pas sur une gêne de la technostructure. Enfin, le bon problème obsède beaucoup plus l’intrapreneur que les débuts de solution qu’il a en tête au lancement de la Startup d’État.

Et si on veut éviter d’en rester au stade de la déclaration d’intention, on vérifiera que le potentiel futur intrapreneur finit bien sa phrase par « …et je suis prêt à porter ce projet, contre vents et marées ! ».

Front wo·men

Deuxième responsabilité : incarner la solution qu’il pense mettre en œuvre pour attaquer son problème. Ca commence par le pitch, qu’il va répéter et jouer des dizaines de fois, avant même que sa startup ne démarre réellement. Ce pitch qu’il va jouer d’abord en interne. Puis à ses tout premiers utilisateurs. Puis à ses futurs partenaires. Puis un jour à d’autres administrations pour illustrer la démarche de modernisation par le numérique !

Incarner sa solution c’est aussi très vite écrire la fiche produit : formuler en moins d’une page le problème, les grands axes de sa solution et sa stratégie de « mise en marché ».

Comme on peut le voir sur cet exemple de fiche produit de la Bonne Boite, le format tient plus d’un communiqué de presse dans un futur probable que d’une spécification détaillée. Ici aussi on se focalise sur la résolution du problème plutôt que sur les caractéristiques visibles de la solution numérique !

Chef·fe de produit

Volet suivant des responsabilités de l’intrapreneur : concevoir la solution. C’est ici que les activités plus classiques de conception produit interviennent (brainstormer, dessiner des écrans, prioriser les développements…).

Sauf que l’intrapreneur de Startup d’État n’en reste pas au stade du cahier des charges qui reproduirait à l’identique les façons de faire de son administration. Il s’empare des pratiques des meilleurs acteurs du numérique :

  • Il teste chaque semaine ses idées avec des vrais usagers avant de lancer des développements.
  • Il cherche autant à résoudre des inconnues qu’à construire du logiciel.
  • Il révise ses plans en permanence en fonction de ce qu’il vient d’apprendre.
  • Il recueille chaque jour des retours utilisateurs et permet à son équipe de livrer une nouvelle version de la solution toutes les semaines, voire tous les jours.
  • Il écoute activement les idées qui lui viennent des acteurs qui l’entourent, développeurs, partenaires, utilisateurs.

Vous l’avez compris, l’intrapreneur ne se contente pas de générer de nouvelles idées. Des idées j’en ai eu 15 cette nuit, ça ne fait pas de moi un intrapreneur ! Il valide leur pertinence dans le réel le plus vite possible et porte jusqu’au bout leur mise en musique dans du logiciel.

Mesurer ce qui peut l’être… et le reste aussi

« In God we trust, all others must bring data ». – W. Edwards Deming

L'intrapreneur mesure

La responsabilité suivante de l’intrapreneur de Startup d’État consiste à mesurer la performance de sa solution et en tirer les conséquences sur sa startup.

Premier défi dans ce cadre : définir la métrique principale qui va mesurer la réussite (ou pas) de sa startup. Non, ce n’est pas le nombre d’usagers de son service. Non, ce n’est pas le nombre de couvertures presse. Non, ce n’est pas le nombre de fonctionnalités développées. Oui, c’est la proportion du problème concret que la solution a résolu. Oui, ce sera compliqué à mesurer. Mais la mesure des changements dans le réel sera le seul juge incontestable des effets de la startup.

Exemple de métrique principale : le temps effectivement gagné par les entreprises grâce aux Marchés Publics Simplifiés. Ou encore le nombre de demandeurs d’emploi qui ont retrouvé un travail grâce à la Bonne Boite.

L’intrapreneur va aussi suivre les métriques produit qui lui permettent de savoir comment fonctionne son produit. Ces métriques lui permettent de comprendre ce qui est utilisé, dans quelle proportion, à quel moment de la journée, par qui… À cette fin, l’intrapreneur va prendre en main les outils d’« analytics » et de suivi des comportements utilisateur.

Enfin, conscient qu’un utilisateur passe du stade « je ne connais pas le service » au stade « ce service me sauve la vie et j’en parle autour de moi », l’intrapreneur va piloter la maturation de ses utilisateurs avec les métriques pirates.

Rendre le pouvoir à l’actionnaire

Responsabilité suivante : rendre des comptes à sa direction générale. En effet, la carte joker « je suis mandaté par le Directeur Général » dans le jeu de cartes de l’intrapreneur n’est pas exempt de contrôle. Mais le contrôle s’applique ici sur les fins et sur les résultats plutôt que sur la démarche.

Tous les 6 mois au moins, l’intrapreneur montre son produit et ses métriques principales. Et le DG de demander : alors ça marche ou ça marche pas votre solution ? Vous les résolvez ces problèmes ? Dans quels volumes ? Et vos utilisateurs, ils en disent quoi ?

La direction générale décide alors « stop ou encore » : continuer l’investissement ou abandonner la startup.

Une Startup d’État tend à autonomiser l’équipe dans tous les domaines, y compris dans celui de la gouvernance : l’intrapreneur rend des comptes en direct au DG à intervalles réguliers. On évitera de se conformer aux schémas habituels de pilotage et de reporting menés à grands coups de COPIL et autres CODIR. Reproduire l’existant en terme de méthode et de gouvernance serait la garantie de reproduire l’existant en terme de résultat (vitesse, moyens engagés, satisfaction de l’usager…), là où la Startup d’État promet une rupture.

Le VRP de sa solution, sans la sacoche en cuir

L'intrapreneur vendeur CC BY-NC-ND 2.0 - Businesses in Myanmar - Asian Development Bank

L’intrapreneur va aussi se charger de commercialiser et déployer sa solution.

D’abord en communiquant sur sa solution, avec les canaux institutionnels de son administration mais aussi en expérimentant de nouveaux canaux, notamment numériques. Par exemple, pourquoi ne pas expérimenter un groupe Facebook réunissant les utilisateurs les plus engagés ? Le tout dans une temporalité qui tranche avec les habitudes de communication et de vente de sa structure. Une startup dont l’espérance de vie est de 6 mois ne peut exécuter un plan de communication à la vitesse moyenne d’un service communication d’une structure de 20 000 personnes.

Conférence sur son domaine métier, interview radio ou TV, articles papier ou web, l’intrapreneur devient très vite un habitué des projecteurs.

L’intrapreneur va aussi se charger de vendre sa solution à des partenaires qui peuvent à la fois en bénéficier et aussi aider à son déploiement. Il s’agira alors de les convaincre, de les aider à utiliser la solution, d’écouter leurs retours, et de résoudre leurs problèmes.

L’agent de la modernisation par le numérique

L’intrapreneur développe sa solution mais il est aussi le meilleur représentant de la modernisation par le numérique au sein de son administration. Dans ce cadre il partage largement son retour d’expérience dans divers séminaires et autres « journées du numérique ».

Nos expériences ont montré que ces séances face à des centaines d’agents sont d’immenses sources d’enthousiasme pour les équipes.

Une jeune pousse ça croît, ou ça n’est plus une jeune pousse

La startup d'Etat est une jeune pousse

Comme Paul Graham le dit des startups privées, une Startup d’État a vocation à croître, ou ça n’est plus une startup.

L’intrapreneur a la charge d’identifier puis de développer de nouveaux axes de croissance :

  • L’axe de croissance le plus classique avec un déploiement géographique progressif d’une solution d’abord validée localement. Par exemple, je passe de la Bourgogne uniquement à toutes les régions de France.

  • Une déclinaison sur d’autres profils utilisateurs. Par exemple je traite le financement des formations des salariés après avoir traité avec succès le financement des formations des demandeurs d’emploi.

  • Résoudre un problème connexe. Par exemple la mise en place des Marchés Publics Simplifiés a mis le doigt sur le besoin d’échanges sécurisés des données sur les entreprises entre les administrations qui cherchent à rendre réel le « dites-le nous une fois ».

Dans le cadre de cette croissance, la cristallisation autour de nouvelles API permettra d’aller chercher de nouveaux usages portés par des partenaires, bien au delà du site web initial.

Et lorsque la courbe de croissance se tasse, il sera temps d’admettre qu’il ne s’agit plus d’une Startup d’État mais qu’on a tout intérêt à conserver une équipe pluridisciplinaire et autonome pour maintenir la solution.

L’expert mondial de son domaine

Effet secondaire de la Startup d’État : l’intrapreneur va développer un expertise pointue du problème que sa solution adresse.

Par exemple l’intrapreneur à l’origine de la Bonne Boite est sans doute devenu petit à petit l’expert français du recrutement par candidature spontanée : combien de recrutements par candidature spontanée ? qui en fait ? qui devrait en faire plus ? pourquoi ça fait peur aux demandeurs d’emploi ? qu’est-ce qui les peut les inciter à en faire plus ?

Autre exemple, l’intrapreneuse de Plante et moi est devenue la bible vivante de la végétalisation de l’espace public par le particulier, en revisitant en détail les expériences menées dans toute la France.

Ce serait dommage de ne pas valoriser cette nouvelle expertise hyper pointue, a minima par du partage au sein de son administration. Ou encore mieux avec la formalisation dans des formats ouverts de ces connaissances accumulées (wiki, publications ouvertes…).

Conclusion

Les activités de l’intrapreneur de Startup d’État sont donc extrêmement variées : de la définition du problème à la conception, en passant par le suivi de la performance de son produit et le développement « commercial ». Il arrive même que l’intrapreneur de Startup d’État soit un des principaux développeurs logiciels de sa solution !

L’ambition qu’on donne à ce rôle est élevée, mais atteignable. Pour preuve les intrapreneurs qui ont enfilé avec succès le costume chez Pôle emploi, ou dans des administrations.

Un prochain article de cette série sur l’intrapreneur de Startup d’État, détaillera la méthode mise en œuvre pour former les intrapreneurs et leur permettre de réussir leur mission.

Au fait, intrapreneur de Startup d’État, ça vous tente ?

Vous êtes agent·e du public et vous vous sentez l’âme d’un intrapreneur de Startup d’État. Vous êtes convaincu·e que ce problème qui vous tord le ventre depuis toujours pourrait être attaqué par le numérique et une petite équipe autonome ? Racontez-nous ça par mail à contact@beta.gouv.fr !

Ismaël Hery
Coach de Startups d'État
La Bonne Boite, La Bonne Formation, Boomerang, Plante et moi, Open Academie