Beyond Digital Bullshit, ou comment rater son Hackathon ?

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Il y a quelques semaines nous avions exploré les effets dévastateurs sur l’innovation du « digital bullshit » : la tendance à rouler des mécaniques en insistant sur les moyens mis en oeuvre plutôt que sur les finalités recherchées — et trop rarement atteintes.

Remettons le couvert aujourd’hui en parlant du phénomène des Hackathons : découvrez nos meilleures recettes pour rater le vôtre le plus complètement possible.

Commençons par les bases : investissez le maximum d’argent et d’effort dans la communication, le papier glacé, le lieu prestigieux qui en jette et les petits fours. Ne vous préoccupez surtout pas de l’organisation effective de l’événement, des compétences nécessaires pour l’animation, de la sélection des participants ou encore des règles du jeu garantissant l’équitable accès des participants à la sélection par le jury.

Ces détails ont d’autant moins d’importance que vous pouvez, en suivant une stratégie à la mode, appeler n’importe quel type d’événement un Hackathon. Cela n’aura aucun impact : personne ne sait de quoi il s’agit ! Une stratégie inverse mais également populaire consiste à organiser un Hackathon mais décider de l’appeler autrement, juste pour brouiller les pistes.

Si vous pouvez faire monter sur scène un maximum d’intervenants dont le caractère « potache » (comprenez : sexiste) de la prestation sera malaisant pour toute l’assistance, mais en particulier les dames, vous ne serez pas loin du Nirvana en termes de « digital bullshit ». Celui-ci sera véritablement atteint quand, à force d’excès, vous aurez réussi à dégoûter les développeur·se·s potentiellement éligibles, au point que le Hackacon, événement purement parodique, en sera devenu plus sympathique que l’original.

Eviter les réveils douloureux

Vous pouvez rouvrir les yeux, secouer la tête pour éloigner les vestiges du cauchemar ; toutes ces dérives, que nous ne cautionnons évidemment en aucune façon, sont surtout constatées aux Etats-Unis, en tout cas dans leur forme la plus exacerbée.

Une menace plus subtile mais plus sérieuse plane cependant sur ceux qui se lanceraient dans l’organisation d’un événement de ce type en faisant l’économie d’une réflexion aboutie sur leurs intentions. C’est l’effet « gueule de bois » qui accompagne les lendemains de fête. On a cru échapper à la réalité, mais le matin venu, on s’aperçoit que rien n’a réellement changé.

Au sein des Startups d’Etat, nous utilisons régulièrement ces formats d’événement pour susciter là où nous le pouvons des vocations d’intrapreneur.se, comme rapporté dans la dernière de nos chroniques sur ces nouveaux profils.

Mais nous avons pu constater à plusieurs reprises à quel point, faute de l’avoir inscrit dès la conception dans l’ADN d’un tel événement, il faut consacrer de l’énergie après coup pour ne pas créer de la déception et de la démotivation. De futurs innovateurs se voient couronnés par un jury puis lâchés dans la nature, dans le pire des cas, le lundi suivant. Sans aucune autonomie, ces jeunes se retrouvent dépourvus de moyens d’action pour mettre en oeuvre les idées dont on vient de reconnaître l’originalité et de se gargariser pour montrer à quel point on « soutient l’innovation ». Soyez certains que, revenant au train-train quotidien et tirant un trait sur leurs rêves, ceux-ci se disent « on ne m’y reprendra plus », et prenez bien conscience qu’en réalité vous venez de tuer, pas de soutenir, votre capacité interne à innover.

C’est pourquoi nous avons tenu à conditionner la participation d’administrations partenaires à nos futurs événements à la signature d’une charte, que vous pouvez découvrir ici, et qui garantit notamment la mise en disponibilité des lauréat·e·s dans un délai d’un mois à l’issue de l’événement, l’accès à une enveloppe budgétaire et de vraies marges de manoeuvre pour mettre sur le marché la version beta d’un produit.

Nous ne prônons aucun dogmatisme sur le format, même si nous préférons réserver l’appellation spécifique « Hackathon » à des événements où l’on produira du code, et nous avons parfois préféré d’autres termes lorsqu’il s’agissait de se concentrer sur le « pitch », l’expression d’une idée de nouveau service. Nous ne pouvons qu’applaudir en voyant des initiatives cibler de nouveaux publics, tels que les plus jeunes.

Il nous semble par contre crucial d’inscrire dans le marbre cette volonté de donner suite. Qu’on l’appelle Hackathon ou autre chose, l’événement est un point de départ, pas un aboutissement. Oui, sa finalité est de produire des idées nouvelles et pertinentes. Mais les idées en elles-mêmes n’ont pas de valeur, ou plutôt elles ne valent qu’à travers l’exécution: la traduction sur le terrain de ce qui nous a séduit sur le papier - au risque de devoir changer d’avis parce qu’on aura ainsi appris quelque chose!

Laurent Bossavit
Coach
Je suis coach, développeur repenti, j'aime le café et jouer au Go, l'escalade en salle et lire Bruno Latour. (Mais pas tout en même temps.)